La vertu de l’échec

J’ai souvent entendu dire qu’en France un entrepreneur qui a échoué est mal vu, alors qu’il s’en trouve valorisé outre-Atlantique. Pour nous, assez logiquement, l’échec est un échec, lui trouver des vertus ne serait plus y voir un véritable échec. Cela reviendrait à trouver de bonnes raisons au mal. Mais la vertu n’est-elle pas de se laisser édifier par nos insuccès même ?

1) On peut de prime abord considérer qu’échouent ceux qui visent trop haut. Il y a échec parce que nous voulons plus que nous ne pouvons, dirait Descartes.

2) Échec ou succès ne seraient donc qu’une question d’intelligence ? Mais il est des échecs qui surviennent par des concours de circonstances absolument imprévisibles, dus à des catastrophes naturelles par exemple. Sans plus d’informations, on ne peut donc blâmer ceux qui échouent, car ils n’en sont pas nécessairement responsables.

3) Philippe Gabilliet rappelle cependant qu’on ne peut exclure tout à fait la responsabilité de ceux qui échouent à répétition. Sauf extraordinaire concours de circonstances, on ne peut raisonnablement croire que ceux qui invoquent une malchance régulière n’y soient tout à fait pour rien. Ce qui serait condamnable ne serait donc pas l’échec lui-même, mais la répétition de l’échec. L’échec, donc, ne conduisant à aucune remise en question. Dont l’auteur ne tire aucun enseignement de l’expérience.

4) Car l’échec, quand il instruit son auteur, quand il est exploité, peut se révéler extraordinairement utile. Il est même au cœur du progrès scientifique.

L’échec invalide une orientation, là où une succession de succès ne suffit pas à la valider. « L’échec est au fondement de la réussite » (Lao Tseu) en ce sens qu’il permet une remise en question, et c’est en quoi il est infiniment profitable, bien plus en tout cas qu’une série de succès qui conduit généralement à ne plus se poser de questions.

5) Un échec peut donc être plus profitable qu’un succès. « On apprend peu par la victoire, mais beaucoup par l’échec », dit un proverbe japonais. L’échec peut stimuler, être la condition d’une réussite en cours d’élaboration, là où le succès peut se révéler nuisible, conduire à une illusion de toute puissance ou à un relâchement. À la différence de l’échec, le succès n’apprend pas grand-chose, il enivre.

L’euphorie produite par de trop grands succès abolit souvent le discernement, les acteurs de la finance en savent quelque chose. « Le succès est un mauvais professeur, il pousse les gens intelligents à croire qu’ils sont infaillibles », a lancé un jour Bill Gates. S’il y a davantage de raisons de se méfier des succès que des échecs, c’est que leur force de séduction, et donc d’illusionnement, est plus grande. D’autant que ce qui semble être, à court terme, un succès peut très bien se retourner, à long terme, en un échec. Il est des victoires à la Pyrrhus, en trompe-l’œil, des combats qu’il eût mieux valu ne pas gagner.

6) Tel pourra être gâté par un succès qui ne dégradera pas tel autre ; tel interprètera comme un échec un événement qui ne sera pas pareillement considéré par son voisin. Autant dire que les notions de succès ou d’échec sont relatives au vécu qu’en ont les personnes, à l’interprétation qu’elles donnent des faits, au jugement qu’elles portent sur les choses. Or « les choses ne sont pas si douloureuses, ni difficiles d’elles-mêmes ; mais notre faiblesse et lâcheté les fait telles » (Montaigne).

Notre paralysie face à ce qui est ressenti comme un échec, donc. « Ce n’est pas un échec de chuter. L’échec serait de rester là où l’on est tombé », de ne pas s’en servir. Face à un échec apparent, « être inerte, c’est être battu » (de Gaulle). Car l’important n’est pas l’échec, mais ce qu’on en fait. « L’important n’est pas ce qu’on a fait de moi, mais ce que je fais moi-même de ce qu’on a fait de moi » (Sartre), c’est la manière dont je me détermine par rapport à tout ce qui me détermine. Autrement exprimé : l’important n’est pas d’avoir un beau jeu, mais de bien jouer celui qu’on a. On n’est pas toujours responsable de ce que l’on fait, par exemple d’un échec dû à une catastrophe naturelle, mais on est responsable de ce que l’on en fait, c’est-à-dire de la manière dont on le vit et des suites que l’on y donne – ou pas.

7) Il apparaît ainsi que l’échec est d’abord dans le regard de celui qui voit de l’échec, et qui se rend par là incapable de s’en servir comme d’une matière première. Pas de meilleurs moyens pour échouer – ou faire échouer – que de voir de l’échec, du définitif, là où un autre verra une opportunité, une réalité en puissance, voire en devenir. Il n’y a pas d’échec en soi. Il n’y a que des personnes qui renoncent à chercher la fécondité d’une situation pour en exploiter les ressources insoupçonnées.

Elle distingue entre les hommes, les répartissant en deux catégories. « L’adversité est un échec pour le faible, un tremplin pour l’homme de génie » (Balzac) ; « Dans l’adversité, certains hommes sont battus, d’autres battent des records » (William Arthur Ward). Si l’on a quelques raisons d’avoir du mal à faire confiance en quelqu’un qui n’a jamais connu l’échec, c’est parce qu’il n’a pas encore été éprouvé que l’on ignore donc sa capacité d’adaptation, sa virtuosité en matière de sublimation de situations désespérées, c’est-à-dire, étymologiquement, sa vertu. La virtuosité des échecs, condition de succès durables. Tout l’art est de savoir renverser les situations les plus difficiles afin de les convertir à soi.

8) Pour surmonter un obstacle, se relever d’un échec apparent, on peut :

– S’efforcer de remettre en perspective, pour peut-être voir dans cet échec un simple accident de parcours. Ne pas considérer le seul court terme, mais raisonner à long terme.
– Se concentrer davantage sur les causes que sur les effets, ce qui aura pour premier effet d’enclencher un processus vertueux d’analyse des raisons de l’échec momentané qui en fera tirer les leçons et, de là, renforcera le sujet d’une expérience nouvelle.

Si l’échec dénote une faillite de la volonté, c’est parce qu’il tient tout entier à la volonté : pas d’échec sans volonté de réussite, car l’échec n’est pas l’erreur. À la différence de l’erreur, l’échec est d’abord un sentiment, celui d’une déception de mes attentes par la réalité. Il sanctionne un décalage entre ce que je veux et ce qui se trouve être, résultat de mon action. C’est pourquoi il invite à une réévaluation de mes objectifs.

9) Le vrai succès, lui, consiste à faire de toute circonstance – apparemment heureuse ou malheureuse – une occasion de progrès personnel. « Celui qui ne s’améliore pas n’est pas bon », rappelait Oliver Cromwell. Le véritable échec, quant à lui, est de se laisser gâter par les succès comme par les échecs, c’est-à-dire d’en être dégradé, avili.

Les échecs les plus profonds sont ceux qui d’ordinaire passent le plus inaperçus, auxquels nous nous sommes comme habitués. Dont nous ne semblons plus même vouloir sortir. L’élément tragique pour chacun de nous, ce n’est pas que nous échouions à devenir vertueux, mais que ça nous dérange de moins en moins.

10) En certaines matières, l’échec serait d’abaisser son idéal par peur d’échouer à l’atteindre. De renoncer, par exemple, à la vertu, et d’abord aux vertus quotidiennement éprouvées au travail (courage, patience, tempérance…), sous prétexte qu’elles seraient trop difficiles à pratiquer. En effet, « ce qui est criminel ce n’est pas d’échouer, mais de viser trop bas » (J. R. Lowell). Dès lors, contrairement à ce que nous pensions dans notre premier point, « le plus grand danger pour la plupart d’entre nous n’est pas que notre but soit trop élevé et que nous le manquions, mais qu’il soit trop bas et que nous l’atteignions » (Michel-Ange).

Synthèse de l’article : http://archives.lesechos.fr/archives/cercle/2013/01/03/cercle_62105.htm#bK8cTrpv5o0JIY8j.99

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